2014-2024 : UNE RÉSONNANCE SYRIENNE
- 13 janv. 2025
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 27 mars 2025
RÉTROSPECTIVE | Le conflit syrien est soudainement revenu dans l'actualité avec le renversement du régime al-Assad. Retour sur dix années de conflit.
Philippe Pernot, journaliste indépendant et reporter du conflit depuis le Liban, s’est jadis assis sur les mêmes chaises que nous, au CIV. Cela fait 10 ans maintenant qu'il a initié l’écriture de L’Aiglon. Nous marchons sur ses pas. En fouillant quelques archives, nous avons pu nous immerger dans le contexte géopolitique dans lequel Philippe Pernot baignait alors qu’il étudiait à notre lycée.
En effet, nous avons retrouvé les premiers numéros de L’Aiglon parus fin 2014. Conflit syrien, montée du Front National, relations France Afrique au Mali ou encore élections nord coréennes, ça vous parle ? Quelle surprise de constater l’écho que ces articles datant d’une tout juste décennie provoquent avec l’actualité de ces dernières semaines. S'ils ont brillamment décortiqué la riche actualité de 2014, ils ont surtout éclairé celle d’aujourd’hui et de demain.
En effet, l’ancien Civien, déjà excellent écrivain à l’époque, introduit en 2014 le conflit syrien à ses lecteurs, en commençant par ses origines. Il évoque d’abord brièvement le coup d’état de 1963 opéré par le parti Baas syrien arraché de ses fondateurs socialistes et approprié par le groupe militaire nationaliste dont faisait partie Hafez el-Assad, le père de Bachar al-Assad. Cette prise de pouvoir par la force offrait alors au père Assad une pleine autorité sur le territoire syrien jusqu’à que sa mort le lui confisque en l’an 2000.
Puis Philippe nous immerge, 10 ans plus tard, dans son article à la fois ironique et dramatique, dans le contexte conflictuel syrien de son époque pendant laquelle les rebelles syriens s’étaient d’ores et déjà mobilisés. Un écho préoccupant résonne dans ce parallèle entre la situation syrienne d'il y a une décennie et celle d'aujourd'hui. 5000 morts entre le début des « Printemps Arabes » et Août 2011, un bilan qui « grimpe rapidement », précisait-t-il déjà à l’époque. Aujourd’hui les chiffres sont exorbitants, on compte près de 700 morts en une semaine, depuis l’offensive rebelle du 27 Novembre 2024.
C’est en effet de la guerre civile syrienne de 2011 qu’ont émergé les différents groupes rebelles armés syriens dont le Front Nosra que Philippe Pernot évoque déjà en 2014, connu depuis quelques années sous le nom de « HTC ». Ce groupe serait une ex-branche d’Al-Qaïda, partageant toujours la même idéologie, seulement non sur le plan international mais national, c’est-à-dire en Syrie uniquement. À l’époque il rivalise avec l’État islamique (EI) qui contrôle en été 2014 un tiers de la Syrie et de l’Irak ainsi qu’une population de près de 10 millions d’habitant mais deux ans et demi après la proclamation du « califat », l’organisation État islamique (EI) ne cesse de reculer.
Ce que Philippe de 2014 ignore donc, c’est que HTC devient contre toutes attentes en 2019 la force dominante rebelle du pays, créant d’ailleurs une administration civile en 2017 et s’emparant de la capitale syrienne Damas en 2024. Philippe n’aurait non plus pas imaginé l’impressionnante couverture médiatique accordée à ce conflit ces derniers temps, lui qui assurait « un désintérêt de l’opinion publique occidentale », voilà qu’Emmanuel Macron publie sur l’application X (Twitter) ce dimanche 8 décembre : "L'État de barbarie est tombé. Enfin".
Si Philippe spéculait sur l’influence de la distance qui sépare l’Europe de la Syrie dans le désintérêt politique, il se trompait peut-être sur ce point. Reste à savoir si cette médiatisation durera pour la suite des événements, soit probablement l’avènement d’un État islamique syrien avec la vitesse de la progression des rebelles…
Car si la plupart des syriens déclarent victoire et liberté face à la chute de la tyrannie Assad, d’autres redoutent une bien pire restriction des libertés sous l’autorité islamiste sunnite ou craignent même une escalade militaire conséquente, impliquant la Russie, l’Iran voire la Chine, c’est-à-dire les principaux alliés de Bachar Al-Assad. Malgré tout, Philippe de 2014 serait émerveillé face à la libération longuement attendue du peuple syrien, qui a tant souffert des massacres du parti Baas durant les 50 dernières années.

En somme, la visibilité actuelle accordée à la Syrie est prometteuse, mais elle révèle cependant la crise profonde qui touche la région du Moyen Orient, provoquant d’innombrables pertes humaines et déplacements forcés. Entre espoir et menace, la limite reste floue, il faut donc toujours garder les oreilles et les yeux ouverts afin d’y voir clair dans ce monde où tout semble voilé.
Mais c’est aussi contre la lassitude et la nouveauté qu’il faut se battre, Philippe semblait déjà en constater les effets. Il estime en 2014 que « le regard du public est maintenant rivé sur d’autres crises, non moins importantes, mais bien plus nouvelles et intrigantes ». Car en effet, la Syrie mérite aujourd’hui une visibilité plus qu’importante mais le territoire palestinien n’en est pas moins digne, lui qui a encore perdu 30 civils ce samedi 7 décembre et qui en perdra sûrement encore durant la semaine. Espérons que la Syrie restera encore quelque temps sous le feu des projecteurs, car sa situation n’est pas négligeable.
—Anna



